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lundi 13 février 2012

W.G. SEBALD. POLITIQUE DE LA MÉLANCOLIE



JEAN-CHRISTOPHE BAILLY AUSTERLITZ, JOURNAL D'UNE RELECTURE
29 FÉVRIER, 18H30, PETITE SALLE, CENTRE POMPIDOU
" L'idée est celle d'une approche latérale, comme si un livre était un quai auquel on accostait. Et le lieu d'un retour: ce dont on se souvient et ce dont on ne se souvient pas. Comment la relecture gagne peu à peu sur l'oubli tout en s'en nourrissant. Comment ce livre bouleversant qu'est "Austerlitz" se dépose en celui qui fait l'expérience de sa relecture."

Une programmation de Muriel Pic en écho à l'exposition W, SEBALD FICTION : « Depuis sa disparition en 2001, l’écrivain allemand W.G. Sebald a acquis une renommée internationale qui touche autant le grand public que les intellectuels et les artistes. Grâce à son usage de l’image trouvée et de la collection, son recours au document et au montage, sa prose porte notre attention sur les impondérables de l’histoire pour mieux résister à l’oubli. Sebald, qui ne conserve de Winfried Georg que les initiales, et se fait appeler Max par ses amis, s’exile dès 1966 en Grande- Bretagne. De ce pays, il hérite l’art de la fiction policière, l’humour noir et le goût du fantomatique. Sa mélancolie, elle, inextinguible, demeure comme sa langue enracinée dans son pays d’origine : avec une lucidité sans faille, Sebald pose à l’Allemagne la question de sa mémoire après la Seconde Guerre mondiale. Davantage encore, c’est à notre volonté de destruction que s’adressent les poèmes, essais et récits d’un auteur dont pas une ligne ne déroge à sa politique de la mélancolie. Politique, parce que se saisir de l’épineuse question éthique et vivre avec le risque de la mémoire, c’est s’interroger sur l’organisation sociale du malheur. Mais aussi se donner une chance, malgré un déterminisme des rapports de force, de penser l’organisation sociale du bonheur. Mélancolique, parce que les yeux écarquillés face à la démesure de la catastrophe, Sebald avance vers notre passé et nous intime de comprendre autant que de devenir. »
UN NOUVEAU FESTIVAL / TROISIÈME ÉDITION DU 22 FÉVRIER AU 12 MARS 2012 AU CENTRE POMPIDOU. Avec Muriel Pic, Martine Carré, Jean-Christophe Bailly, Martin Rueff, Ulrich von Bülow et Jürgen Ritte. RDV les 23-02 / 27-02 / 29-02 / 1-03 / 02-03 / 08-03

vendredi 24 juin 2011

Brühl Boulevard / résidence à Chemnitz



© Anne Immelé,Brühl Boulevard, Chemnitz, 16 juin 2011
© Anne Immelé,Brühl Boulevard, Chemnitz, 16 juin 2011
Le Boulevard Brühl de Chemnitz a été créé sous le régime communiste, c’était une avenue de présentation - une vitrine. Des articles de luxe y étaient vendus, la foule s’y pressait pour y acheter l’une des paires de gants de luxe exclusivement vendus dans cette rue. On y trouvait la boutique Le Délicat, des fleurs, de la porcelaine, du parfum, un marchand de glace. Aujourd’hui, ce boulevard n’est presque plus habité, les vitrines de luxe ne sont plus qu’un vague souvenir et un pingouin sur une vitrine rappelle l’univers du glacier dont mon hôte se rappelle le goût merveilleux, qui attirait tant de monde. À l’entrée du Brühl se trouve le Sächsicher Hof, hôtel convivial  qui semble incongru dans cette rue désertée. La rue se termine par un marchand d’armes à feu. Au milieu, une école primaire subsiste. J’y vois deux fillettes jouant sur une plaque commémorative en mémoire de Rosa Luxembourg. Nous y lisons « Rosa Luxembourg  1871-1919. Wir erfüllen ihr Vermachtnis / Nous réalisons ton héritage». Je les photographie sans rien dire. 

mardi 31 mai 2011

Geschichtsmüde

© A.Immelé, Berlin, mai 2010



"Toutes les villes sont géologiques et l’on ne peut faire trois pas sans rencontrer des fantômes, armés de tout le prestige de leurs légendes. Nous évoluons dans un paysage fermé dont les points de repère nous tirent sans cesse vers le passé."  Gilles Ivain, Formulaire pour un urbanisme nouveau, revue internationale situationniste N°1, 1958.


Dans sa conférence The idea of Europe / Une certaine idée de l'Europe, George Steiner rappelle la souveraineté du souvenir qui domine l'Europe. Il prend pour exemple les plaques de rue au noms de penseurs, écrivains, scientifiques ou les vieux quartiers de villes telles que Dresde ou Varsovie, pour invoquer la coexistence des temporalités, qui provoque pour le promeneur une déambulation entre des spectres matérialisés : " Il est très difficile de traduire en mots la chaleur, l'aura que le temps authentique, le temps qui est un processus vécu, donne au jeux de lumière sur la pierre, dans les cours, les faîtes de toits. Dans l'artifice de la reconstruction, la lumière a un goût de néon." Mais ce poids du passé, s'il est un héritage culturel, n'en demeure pas moins un problème : "Un européen lettré est captif dans la toile d'araignée d'un In memoriam à la fois lumineux et suffocant." George Steiner souligne l'importance de ce poids du passé,  mais aussi sa lourdeur, sa capacité à empêcher d'aller vers l'avant, vers le futur et le progrès. En cela il oppose la culture européenne et américaine, qui récuse ce tissage du passé. Dans ces notes George Steiner utilise le mot allemand "Geschichtsmüde", qui signifie "fatigué de l'histoire", mot ancien qui l'obsède. Cette conception d'une Europe habitée par les spectres du passé, n'est pas sans nous rappeler cette "pensée de la trace" que l'on trouve chez Derrida.



Cette souveraineté du souvenir rappelle la constitution des identités nationales qui procèdent par la construction d'une histoire établissant la continuité avec les lointains ancêtres. Dans "La création des identités nationales en Europe 18e-19e siècle", Anne-Marie Thiesse explique comment les identités nationales européennes se sont construites au XVIIIe siècle, à partir de quelles procédures - ancêtres, héros, langues, folklore, hymne, drapeau, monuments culturels. Se demandant de quoi est constituée une nation,  Anne-Marie Thiesse rappelle cette citation d'Ernest Renan : " C'est un riche leg de souvenirs. Le culte des ancêtres est légitime, ils ont faits ce que nous sommes". ///The idea of Europe, Lecture delivered at the Tenth Nexus Lecture 2004, titled as The idea of Europe, the reknown scholar and humanist George Steiner asked a sequence of questions: why would we need an idea of Europe in order to conduct the day to day business of the European Union? How are we to bridge reality and the European ideal ? nexus-instituut










mardi 17 mai 2011

Fragments d'une forêt athénienne

Reçu ce jour, un paquet en provenance d'Athène. Il contient les témoignages d'une marche en forêt : un enregistrement sur cassette de chants d'oiseau, ainsi que quelques morceaux de branches provenant d'une ancienne forêt royale située 15 km au nord d'Athène. Merci Vassia ! 

mardi 19 avril 2011

Dove Allouche "Le Temps scellé"



Dove Allouche, Le Temps scellé, 2006, 
Ensemble indissociable de 13 photographies couleur
Collection Frac Alsace, Sélestat

"Le travail de Dove Allouche analyse le passage du temps en cherchant à rendre perceptible l’insaisissable. Le Temps scellé, série de 13 photographies, résulte d’un voyage à Tallin, en Estonie, sur les lieux du tournage du film Stalker (1979) d’Andreï Tarkovski. Dove Allouche a retrouvé les sites de la mystérieuse « zone », dans laquelle se rendent un écrivain, un professeur de physique et un passeur (le « stalker »), à la recherche d’une chambre censée combler les voeux de ceux qui y pénètrent. Les lieux sont quasi intacts, calmes et désolés, seuls les arbres ont poussé. Prises près de trente ans après le tournage du film, ces vues d’un paysage apparemment banal, mais chargé de la mémoire de cette fiction, prolongent l’existence mentale de la « zone » dans le présent du regard de l’artiste, et par delà, lui donne une permanence atemporelle." Olivier Kaeser
La série est présentée dans l'exposition 

L’idée de nature
Entre Land Art, art environnemental
et destruction créative
Commissaire d’exposition : Bettina Steinbrügge

"Depuis des siècles la beauté et le merveilleux de la nature ont été source d'inspiration pour les artistes et les architectes. A partir des années 60, la dégradation évidente et grimpante de la nature et les effets du changement climatique ont imposé à leurs travaux une nouvelle acuité. L'exposition « L'idée de nature » met à jour des concepts issus du Land Art, de l'activisme environnemental, de l'architecture expérimentale et de l'utopisme. La frontière ténue entre art, graphisme et commerce, entre professionnels et amateurs, encourage une réflexion sur les nouvelles possibilités et les défis du monde de l'art en lien avec la nature. Se livrer à l'aventure du paysage signifie non seulement retourner à nos origines mais aussi à la possibilité de reconnaître tout à la fois notre insignifiance et notre magnificence. Aujourd'hui la nature est indissociable d'un monde détruit par l'homme. Elle a perdu tout le caractère mystérieux et sauvage du sublime que les romantiques ont salué en leur temps, à leur époque de strict pragmatisme et de certitudes scientifiques. Le projet « L'idée de nature » est construit à partir des notions de points de vue, de situations, de croyances idéologiques et il s'appuie sur des données politiques, économiques qui explorent le rapport complexe de l'homme à la nature. L'exposition propose une lecture critique qui suppose que le lien qui a toujours existé entre l'homme et son environnement est aussi intrinsèquement celui qui le lie au paysage de sa vie et lui sert de miroir de lui-même. "


Les artistes : Dove ALLOUCHE, Lara ALMARCEGUI, Erik AVERT, David BOENO, Lee FRIEDLÄNDER, Luigi GHIRRI, Laureen GRAWEY, Wiebke GRÖSCH / Frank METZGER, Daniel KNORR, Bernard MONINOT, Elodie PONG, Thiago ROCHA PITTA, Pia RÖNICKE, Roman SIGNER, Eve SIMON, Gerda STEINER & Jörg LENZLINGER, Cy TWOMBLY.
Workshop / Daniel Knorr : François Bauer, Diane Benoit du Rey, Fériel Djenedi, Loïc Kessler, Mathieu Monfourny, Stéphane Ruch.
Exposition du 21.04 au 22.05 
vernissage : 20.04.2011 R 18:30

samedi 25 septembre 2010

70 ans de la mort de W.B.




"... la route qui menait à Port-bou, à pied, par-delà la montagne, relativement courte et point trop pénible, était bien connue, et la police frontalière française ne la gardait pas. Mais pour Benjamin, qui était malade du coeur, cela devait signifier un grand effort, et il est sans doute arrivé dans un état grave d'épuisement. Lorsque le petit groupe de réfugiés auquel il s'était joint atteignit la frontière espagnole, il se révéla soudain que les Espagnols avaient ce jour-là fermé la frontière et que les douaniers ne reconnaissaient pas les visas fait à Marseille. Les réfugiés devaient donc retourner en France le jour suivant par le même chemin. Benjamin se suicida durant la nuit, et ces compagnons furent alors autorisés par les gardes-frontière, quelques peu impressionnés, à gagner le Portugal. L'embargo sur les visas fut levé quelques semaines plus tard. Un jour plus tôt, Benjamin serait passé sans difficulté; un jour plus tard, on aurait su à Marseille qu'il n'était pas possible à ce moment de passer en Espagne. C'est seulement ce jour là que la catastrophe était possible."
Hannah Arendt, Walter Benjamin, 1892-1940 

Walter Benjamin s'est donné la mort il y a 70 ans, à Port Bou dans la nuit du 25 au 26 septembre. 
Expecting repatriation to Nazi hands, Walter Benjamin killed himself with an overdose of morphine tablets on the night of 25 September 1940, yet the official Portbou register records 26 September 1940 as the official date of death.

lundi 26 janvier 2009

L’inconnue de la Seine



« Quand je résidais à Eze, dans la petite chambre (agrandie par une double perspective, l’une ouverte jusqu’à la Corse, l’autre par-delà le Cap Ferrat) où je demeurais le plus souvent, il y avait (elle y est encore), pendu au mur l’effigie de celle qu’on a nommée « l’inconnue de la Seine » une adolescente aux yeux clos, mais vivante par un sourire si délié, si fortuné (voilé pourtant), qu’on eût pu croire qu’elle s’était noyée dans un instant d’un extrême bonheur. Si éloignée de ses œuvres, elle avait séduit Giacometti au point qu’il recherchait une jeune femme qui aurait bien voulu tenter à nouveau l’épreuve de cette félicité de la mort. »
 Maurice Blanchot, Une voix venue d'ailleurs

« le mouleur que je visite chaque jour a deux masques accrochés près de sa porte. Le visage de la jeune qui s'est noyée, que quelqu'un a copié à la morgue parce qu'il était beau, parce qu'il souriait toujours, parce que son sourire était si trompeur ; comme s'il savait. »


Rainer Maria Rilke, Les carnets de Malte Laurids Brigge

samedi 13 août 2005

Casa memoria / Memoria artificiosa


"De paysages en paysages, de ruines en jardins, de villes en villes notre travail est une suite d'errances. Un lent et long voyage commencé depuis plus de trente-cinq ans, sans carte ni boussole, au cours duquel nous accumulons ensemble, les traces, les notes, les documents, les photographies et les carnets de fouilles, poussés par une immense curiosité non pas pour le Passé, comme certain l'ont cru, mais pour cette faculté essentielle qui nous constitue et qui a pour nom LA  MÉMOIRE " 

Anne et Patrick Poirier

Exposition Espace d'art contemporain André Malraux, Colmar
du 9 juillet au 9 octobre 2005

dimanche 28 novembre 2004

Thierry de Cordier, Un homme, une maison et un paysage

 Thierry de Cordier, reproduction du fascicule d'accompagnement 
de l'exposition
Mark Rothko
Gerhard Richter
"Nous trouvons chez Thierry de Cordier, une sensation de l’immémorial. Ces dessins - dominés par le gris - sont autant de paysages hors du temps, de moments suspendus. La présence de la ligne d'horizon comme une réminiscence des dernières toiles de Mark Rothko ou les toiles que Richter a peinte de la mer. " Anne Immelé

Thierry de Cordier, Un homme, une maison et un paysage
20 octobre 2004 - 31 janvier 2005
Centre Pompidou, Paris


vendredi 5 novembre 2004

samedi 22 février 2003

Reflexions sur Austerlitz

Je viens de terminer la lecture d'Austerlitz, et écris ici quelques réflexions : 

"Comment le souvenir des gens et des événements du passé vient hanter les vies et résonner dans l’espace qui entoure les survivants, ceux qui ont échappé aux catastrophes et aux destructions ? Cette question hante les récits de Sebald. Dans ces récits poétiques et politiques, Sebald cherche à pallier un déficit de nos mémoires face à la destruction, et, en premier lieu, de la mémoire allemande. Il écrit dans sa langue maternelle (l’allemand) depuis l’Angleterre, car il est voué à une errance mélancolique, il travaille une prose de l’exil. Son œuvre littéraire s’ancre dans une lacune mémorielle : la conspiration du silence qui en Allemagne règne sur la destruction et les ruines du pays au lendemain de la deuxième Guerre mondiale. Il y a eu un refoulement collectif de cette mémoire, le travail de deuil n’a pas été effectué.
Le personnage du roman, Jacques Austerlitz ne cessera de chercher à faire affleurer des images du passé dans le présent, à entretenir "un lien vivant avec le passé". Il est incapable d’apaiser en lui « le temps démonté des souvenirs » ce qui se traduit chez lui par des symptômes comme l’évanouissement ou le vertige. Austerlitz ignore initialement tout de son passé et n’apprend son véritable nom qu’à l’adolescence. Austerlitz fait en effet partie des enfants juifs envoyés pas leurs parents en Angleterre, depuis l’Europe centrale, en l’occurrence Prague, au début de la Seconde Guerre Mondiale. Adopté par un pasteur et sa femme le personnage ne découvrira son pays et sa langue d’origine qu’à l’âge mûr.

Au début du livre, le narrateur rencontre Jacques Austerlitz dans la salle des pas perdus de la gare centrale d'Anvers; ils discutent dans le buffet de la gare, dans lequel se trouve une impressionnante horloge : « Pendant les pauses de notre discussion, nous prenions l'un et l'autre la mesure du temps infini que mettait à s'écouler une seule minute, et nous étions chaque fois effrayés, bien que ce ne fût pas une surprise, par la saccade de cette aiguille pareille au glaive de la justice, qui arrachait à l'avenir la soixantième partie d'une heure, puis tremblait encore une fraction de seconde, lourde d'une menace qui nous glaçait presque les sangs". Sebald nous fait alors ressentir le passage d’une seconde.

Pourtant la notion même de temps rationnel, scientifique est remise en cause dans le livre : "Le temps était de toutes nos inventions la plus artificielle et, lié aux étoiles tournant autour de leur axe, il n'était pas moins arbitraire que s'il eût été calculé à partir des cernes de croissance des arbres ou de la durée que met un calcaire à se désagréger ..." plus loin : "De fait, dit Austerlitz, je n'ai jamais possédé d'heure, ni de régulateur ni de réveil, ni de gousset, ni encore moins de montre-bracelet. Avoir l'heure m'a toujours paru quelque chose de ridicule, de fondamentalement mensonger, peut-être parce qu'une nécessité interne que je n'ai jamais moi-même réussi à comprendre m'a toujours fait regimber contre le pouvoir du temps et me tenir à l'écart de ce que l'on a coutume d'appeler l'actualité, dans l'espoir, me dis-je aujourd'hui, dit Austerlitz, que le temps ne passe pas, ne soit point révolu, que je puisse revenir en arrière et lui courir après, que là-bas tout soit comme avant ou plus précisément, que tous les moment existent simultanément, auquel cas rien de ce que raconte l'histoire ne serait vrai, rien de ce qui s'est produit ne s'est encore produit mais au contraire se produit juste à l'instant où nous le pensons, ce qui d'un autre côté ouvre naturellement sur la perspective désespérante d'une détresse perpétuelle et d'un tourment sans fin. "

" Si Newton a réellement pensé que le temps s'écoule comme le courant de la Tamise, où est son origine et dans quelle mer finit-il par se jeter ? " 

L’image du fleuve représente souvent le temps, qui est un défilement, un déroulement. La prise de conscience de l’instant, l’immobilisation de l’instant présent, par la photographie par exemple, est une césure, une interruption dans ce fleuve ininterrompu.

Dans une conférence donnée en 2009 à Mulhouse, Jean-Christophe Bailly  a analysé le lien entre le temps continu et l’image fixe – qui est une interruption de ce flux. Pour lui, trois approches, trois interruptions du temps sont possibles :
- la contemplation
- le souvenir
- l’image

Le livre de Sebald contient ces trois dimensions.

Pour Bailly, la contemplation, c’est le temps ralenti, la contemplation qui agit comme une infusion. C’est une situation de retrait, hors du temps. "L'immobilité est une vibration, un absolu de la vibration, et c'est ce tremblement du temps, ce tremblement des choses dans le temps, que la photographie donne à voir" (Jean-Christophe Bailly, L'instant et son ombre)

Le passé ne s’enfonce pas irrémédiablement, il revient sans cesse sous forme d’images : c’est ce processus que décrit Austerlitz. Quelque chose en moi dormait, qui se réveil, en une collision d’images. Une pensée se forme autour de ces images.

Les ombres,
Les empreintes,
Les reflets

Sont des formes d’existence entre la présence et l’absence, entre l’être et le non être.

Ces dimensions de la photographie se retrouvent dans le livre, car Austerlitz pratique la photo :

« Ce qui m’a constamment fasciné dans le travail photographique, c’est l’instant où l’on voit apparaître sur le papier exposé, sorties du néant pour ainsi dire, les ombres de la réalité, exactement comme les souvenirs, qui surgissent aussi en nous au milieu de la nuit et, dès que l’on veut les retenir, s’assombrissent soudain et nous échappent, à l’instar de l’épreuve laissée trop longtemps dans le bain de développement. »

Le récit est accompagné de photographies, mais nous ne savons pas d’où viennent ces photos illustrant le livre, ni qui les a prise. Ont-elles été collectées dans des marchés, trouvées dans un grenier ou ont-elles été prises par l’auteur ? Quelques soit leur origines, elles viennent appuyer le récit, leur donner une véracité ; nous sommes entre le réel et la fiction.

Tout au long du livre, une réflexion sur l’image se développe. Sebald considère d’abord l’image comme liée à l’éphémère,  cela se caractérise par l’attirance d’Austerlitz pour les insectes, pour les ombres et pour le surgissement. La photographie l’intéresse uniquement dans sa puissance d’apparition, pour son statut de traces, d’empreinte du passé, de témoignage fragile et vacillant. Notons l’attrait pour les insectes, plus particulièrement pour les mites et les papillons. (Description des essaims de papillons de nuit qui décrivent des trajectoires en arc, en spirale, en boucle.) Lors de ses observations nocturnes, Austerlitz remarque que les stries lumineuses laissées derrière les papillons n’ont en réalité aucune existence : « elles n’étaient que les traces fantomatiques dues à la paresse de notre œil, qui croit encore voir un reflet rémanent à l’endroit d’où l’insecte, pris une fraction de seconde sous l’éclat de la lampe, a déjà disparu. C’étaient à ce genre de phénomènes factices, à ces irruptions de l’irréel dans le monde réel, à certains effets de la lumière dans un paysage étalé devant nous, au miroitement dans l’œil d’une personne aimée, que s’embrasaient nos sentiments les plus profonds, ou du moins que nous tenions pour tels. »
On ne peut pas capturer cette image, elle est insaisissable, elle happe le regard dans le temps. C’est pourquoi les images perçues par Austerlitz sont en lien avec l’évanescence, avec le diaphane de l’apparition : « il n’y avait plus de contrastes ni de dégradés, seulement la pulsation imperceptible et instable de la lumière, un flou indifférencié d’où n’émergeaient que les figures les plus fugitives ; et singulièrement c’est l’évanescence même de ces contours, qui me donna le sentiment de l’éternité. » L’instant devient éternité,  l’instant n’en finit pas.

Cette conception de l’image est à relier à sa conception du temps « rien de ce qui s'est produit ne s'est encore produit mais au contraire se produit juste à l'instant où nous le pensons ». Il s’agit, chez Sebald, ce fixer des visions éphémères comme Turner, dont l’aquarelle Funeral at Lausanne, 1841 est insérée dans le texte. Il s’agit d’une image presque sans substance, esquissée par Turner alors qu’il ne peut plus voyager et qu’il est hanté par l’idée de la mort. Fixer le transitoire, le fugitif, l’impalpable se caractérise par de multiples exemples. En fin de journée, Austerlitz contemple les ombres mouvantes d’une aubépine dessinées par les derniers rayon du soleil rasant : « L’instant d’un battement de paupière, j’aperçus des béances immenses, des enfilades de piliers et de colonnades qui se perdaient dans les lointains les plus reculés, … »

Dans le livre, les images du passé ressurgissent au fil des errances. Avant de partir à la recherche de son passé, Austerlitz connaît un délitement de sa pensée. Lui qui a passé son temps à écrire, en tant qu’universitaire spécialiste des architectures de pouvoir, ne peut plus écrire, il perd le fil de ses pensées. Il brûle tous ces écrits, et passe ses nuits à errer dans Londres : « Je parcourais les rues dépeuplées et prenais des centaines de clichés de ce que j’appelais des vues de banlieues, dont le vide et la désolation, je le compris plus tard, correspondaient exactement à mon état d’âme. »

Dans Austerlitz, le passé enfouie ressurgie de différentes manière, tout d’abord dans la fascination pour les architectures témoignant du passé ou vouées à la ruine. Par exemple lorsqu'il est étudiant à Oxford, Austerlitz visite des résidences de campagne menacées de ruine. Ces demeures étaient démolies dans les années 1950 au rythme d'une tous les deux-trois jours : "il n'était pas rare de voir à cette époque des maisons qui avaient été pratiquement dépecée, vidées de leurs bibliothèques, de leurs boiseries, de leurs rampes d'escalier, privées du marbre de leur cheminée et de leurs conduites de chauffage en cuivre jaune; des maisons dont les toitures s'étaient effondrées et qui étaient remplies de débris, d'ordures et de gravats jusqu'à hauteur du genou ..."